À quoi bon arroser encore une fleur fanée ? 4


Le jeune homme est animé d’un instinct, celui de vouloir changer le monde en étant convaincu de pouvoir y parvenir. Le jeune homme musulman veut donc islamiser le monde, faire avancer la cause d’Allah dans tous les domaines et lorsqu’il est fervent et sérieux il va consacrer une grande partie de son temps et de son énergie (et de sa maigre bourse) à cette naïve mais belle espérance.

« Construisons des mosquées ! Affirmons-nous ! Organisons-nous ! Barbe, qamis, jilbab, en avant ! Et puis – pour les frères musulmans en herbe – soyons malins, infiltrons les structures de l’administration et de l’entreprise, créons nos commerces, des associations, tissons des liens avec les autorités en leur faisant comprendre qu’on peut peser sur les élections !… Et petit à petit, l’islam se développera et s’imposera, ici et partout ! Nous serons une grande communauté, pieuse et puissante. »

Ça c’était le programme. Sur le papier, ça fait rêver. Et c’est ainsi qu’une génération entière de frères s’est évertuée à le mener à bien ces trente dernières années.

Seulement voilà, si des avancées indéniables sont observables en terme d’ancrage et de visibilité (mosquées, commerces dits halal, voile, etc.), le musulman engagé finit – quand il a la chance de pouvoir faire preuve de lucidité et d’esprit critique – par sentir que ces avancées sont de la poudre aux yeux, de la quantité plutôt que du fond, la forme plutôt que le fond.

Au cours de ces mêmes trente années, pendant que le musulman actif s’affairait à faire avancer, pense-t-il, l’islam dans cette société, le Système, en face, a réussi à avaler cet islam et à la digérer, en pénétrant et façonnant les cerveaux et les âmes. La mosquée n’a pas fait reculer la modernité, elle n’a fait que s’y inclure docilement et s’y fondre complètement.

Prenant le temps et surtout faisant l’effort d’approfondir son observation et sa réflexion, ce musulman actif, naguère si enthousiaste, commence alors à prendre conscience de cette triste réalité, et à goûter à l’amertume de ses désillusions.

Il voit que malgré une progression de façade, l’islam recule dans la structuration mentale des musulmans. Notre communauté est plus nombreuse, visible et aisée qu’auparavant, mais elle a plongé honteusement elle aussi dans les affres de la consommation à outrance, dans le célibat tardif et le divorce de masse, dans le féminisme, dans le relativisme et la tolérance, dans l’individualisme et l’hédonisme. Bref, on a beau avoir des « fichiers » islamiques dans la tête, le « logiciel » intellectuel et culturel qui les gère est lui presque entièrement issu de la modernité occidentale.

Le mode de vie et le mode de pensée des musulmans sont si loin de l’islam authentique et traditionnel, que pour résorber cet écart grandissant, une nouvelle pensée et nouveau fiqh ont émergés, favorisés par le Système, pour leur fournir la justification théologique à même de les déculpabiliser et de les rassurer. Notre égarement est devenu licite. « Notre chariah, c’est la loi de la République ! » a été jusqu’à dire Amar Lasfar, président de l’UOIF. Plus clair, on ne peut pas.

Ainsi, ce musulman engagé, en voyant ce poison de la modernisation et de l’occidentalisation se répandre partout, imbiber complètement les esprits de ses frères et sœurs, et opérer en eux une aliénation si profonde qu’ils ne voient même plus où le souci, comprend qu’il n’a fait, durant toutes ces années, que donner des coups d’épée dans le lben. Tous ces efforts, tous ces sacrifices, pour qu’à la fin, un frère vous dise que la France est notre patrie, ou qu’une beurette en hijab rose fuchsia vous explique qu’elle a lu une fatwa qui lui donne parfaitement le droit de divorcer si son mari ne lui plait plus.

Et voyant monter la nouvelle génération, ce musulman qui y croyait tant, ne peut que constater que nous sommes de plus en plus médiocres, vulgaires et soumis, et que de ce fait, cette débâcle morale et civilisationnelle ne fera hélas qu’empirer. Du coup, amer et las, il en vient à se demander s’il est encore possible de sauver notre communauté, et à se dire à juste titre : « À quoi bon arroser encore une fleur fanée ? »

 

fleur fanée


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4 commentaires sur “À quoi bon arroser encore une fleur fanée ?

  • Vollhardt Schore

    Excellent texte. Tu es inspiré. Tes observations sont pertinentes, ce à quoi j’ajoute volontiers la question suivante:
    « Aurait-il été possible de donner vie à cet Islam authentique dont tu parles, sur un sol non-musulman? »
    L’intériorité des musulmans est un paramètre fondamental, certes, mais l’environnement compte également. A la corruption des âmes s’ajoute très souvent l’effet de désorientation extérieure. On comprend et admire davantage les réalisations en matière d’architecture et de gestion de l’espace social à l’époque où les Musulmans les maîtrisaient sur leurs territoires historiques.

    • Issa Hamad Auteur de l’article

      Je te remercie frère.

      Il est certain qu’établir une communauté authentiquement islamique dans un espace profondément anti-religieux comme la France est un défi quasi impossible à relever, mais on aurait pu malgré tout limiter les dégâts et nous en sortir bien mieux que ce qu’on a fait.

      De plus, le problème profond c’est finalement pas tellement une question de territoire, même si je reconnais que c’est très important, mais plutôt une question de paradigme.

      Le paradigme de la modernité occidentale s’est imposé (par la télé, l’école, le système économique, etc.) dans tous les esprits et agit tel un cancer qui dévore les âmes et les société de l’intérieur, en changeant leur regard sur le monde et sur la vie, en détruisant le socle de la Tradition, en déracinant l’homme sans même qu’il ait à se déplacer. Et il est très difficile de combattre cette modernité car elle dispose de tous les moyens politiques, économiques et culturels pour influencer la société et surtout parce qu’elle offre un confort et des plaisirs dont on peut très difficilement détourner les gens…

      C’est comme convaincre un enfant qu’il aurait plutôt intérêt à renoncer aux bonbons qui lui sont offerts pour manger à la place l’huile de foie de morue dont sa santé a besoin. Si on ne dispose pas de la force pour lui imposer ce choix, c’est pratiquement peine perdue…

      • Vollhardt Schore

        Oui, ce que j’appelais plus la corruption des âmes, l’intériorité altérée… Les attaques viennent de l’extérieur mais si l’intérieur est gagné par la pourriture, alors ces attaques occasionnent encore plus de dégâts. Will Durand disait dans sa magistrale épopée des Civilisations humaines qu’une Civilisation n’était détruite de l’extérieur qu’à la condition préalable qu’elle s’était d’abord détruite de l’intérieur. La modernité dispose de moyens phénoménaux, je te l’accorde mais je t’assure que si nous étions solides intérieurement, elle n’aurait rien pu contre nous. Nous sommes corrompus et le mal est trop profond…

        • Issa Hamad Auteur de l’article

          Oui le mal est profond, seul un miracle pourra nous sauver, mais ça n’en rendra que plus grand le mérite de ceux qui résisteront jusqu’au bout.