La modernité contre la grandeur 6

la modernité contre la grandeur

Un des aspects de la modernité qui me frappe le plus est sa haine viscérale de la grandeur. La modernité aime la force mais déteste la puissance, elle aime le plaisir mais déteste la joie, elle aime le gigantisme mais déteste la grandeur.

Dans le monde moderne tout est fait pour contraindre chacun à mener une petite vie minable et devenir lui-même un être minable.

Le type même de l’homme moderne est l’employé de bureau, servile et craintif, qui a pour seules ambitions de progresser dans sa carrière, obtenir son crédit sur trente ans pour acheter un petit F4 dans une jolie résidence de banlieue, s’offrir chaque été deux semaines de vacances pas chères au soleil, et que ce soir, le gratin de pâtes que sa femme lui aura cuisiné ne soit pas une fois de plus trop cuit. L’homme moderne est fondamentalement médiocre. Tout dans sa vie et dans sa personnalité est devenu insipide, tiède, sans saveur, sans vigueur. Il hait le risque, il tremble face à l’autorité, il est d’un conformisme en béton armé. Il pense comme il faut penser, il vit comme il faut vivre, bref, il fait là où on lui dit de faire.

Bien sûr l’homme moderne veut se distinguer, alors il s’abonne à Télérama ou à Technikart, écoute du jazz, et de l’électro branché, va au musée et visite des fermes prétendument rustiques où on fabrique du fromage bio; il est content, il pense être intelligent. Il fait du sport, se brosse les dents matin et soir, il sort, il sourit, il s’agite, il veut être remarqué et apprécié, et s’élever, légèrement. Mais cette volonté même ne fait que signer sa profonde infériorité et sa platitude répugnante. Le soleil ne cherche pas à briller, il brille.

Il veut aussi ressentir quelque frisson, histoire de se croire vivant. Alors le Système lui propose une kyrielle de loisirs conçus à cet effet. Boite de nuit, surf, paintball, du frisson bon marché. Le Système lui propose même des espaces de « dépassement » de soi et de transgression morale (oui, car dans le monde moderne on n’a le droit de se dépasser que par le bas), mais ces espaces ne sont que des excentricités frelatées, des enfoncements de portes ouvertes, des coups d’épée dans l’eau, des révoltes stériles, des postures ridicules, destinés à lui donner l’illusion de l’élan vital qu’il lui fait désespérément défaut.

L’homme moderne est formaté dans tout son être, il n’a pas de rêves, ni de volonté propre, ni de puissance d’âme. Ses opinions, ses goûts, ses attitudes, tout est artificiel, sorti des usines d’ingénierie sociale du Système, calibré, contrôlé, soupesé, standardisé. Il est comme la tomate espagnole dans sa cagette au rayon frais de Carrefour, en tout point semblable à sa voisine, toutes sans aucun goût. Il n’a aucune personnalité, aucune individualité, aucune liberté, et pourtant on lui martèle chaque jour tout le contraire, et il le croit.

En vérité il ne sait plus ni aimer ni haïr. Même dans le péché, il reste dans les clous. Ni très pur, ni très impur, il est en tout un être tristement moyen. Il n’aime pas ce qui le dépasse, ce qui le déborde, il faut que tout soit aplani, arasé, apprivoisé, à son image.

L’homme moderne s’agrippe de toutes ses maigres forces à son petit confort, fait de gadgets technologiques infantilisants, et de divertissements variés et futiles. Il désodorise aussi bien son salon, que ses aisselles que son cœur. Dans sa vie, il chasse les odeurs fortes, bonnes ou mauvaises, car ce qui le gène c’est qu’elles soient fortes. Il n’aime que le doux et le pâle. Il n’aspire qu’à un bonheur de supermarché, et se satisfait amplement d’un destin au rabais.

Souvent, il n’est pas content, il rouspète contre les bouchons sur la route, l’augmentation des impôts locaux et les délais d’attente pour obtenir un rendez-vous chez le dentiste, et s’il est un peu plus audacieux, il tempêtera même contre l’oligarchie bancaire, le lobby pharmaceutique et le bellicisme américain. Il s’énerve, il est en colère, il s’indigne ! Mais le lendemain matin, il retourne sagement au bureau prendre sa petite gifle quotidienne. Son métro-boulot-dodo, il y tient fermement, sa routine de gastéropode urbain le rassure car elle lui montre qu’aussi laide qu’elle puisse être, au moins, il a une place. De toute façon il n’a pas tellement le choix, sa femme acariâtre veille au grain, elle est son codétenu tout autant que son maton.

Autrefois, la vie était simple, rude, pleine. Du paysan au forgeron, du moine au guerrier, chacun vivait dans un état naturel, en vibrant au rythme d’un ordre céleste. Chacun connaissait la valeur de la vie, pouvait regarder le ciel étoilé au-dessus de sa tête, sentir l’odeur de la terre humide, chanter avec des amis autour d’un feu, marcher dans la boue, être charitable. Aujourd’hui, l’homme mène une existence artificielle dans une cité artificielle, où tout est propre, mesuré, évalué, surveillé, managé, rentabilisé, connecté, bref une vie tiède dans un monde tiède.

L’homme moderne n’a pas de métier, il exerce une activité professionnelle, il n’accomplit pas une tâche mais des occupations, il n’aime pas, il est amoureux, il ne dialogue pas, il communique. L’homme moderne fait de la musculation, mais ce n’est pas pour être fort, c’est pour être beau. Il fait aussi du yoga, pour ouvrir ses chakras, et il mange du quinoa, parce que c’est bon pour la santé, il l’a lu sur doctissimo. Il a des amis, enfin d’autres ombres comme lui avec qui il prend des verres, fait des barbecues, regarde des matchs de foot et échanges des bons plans pour acheter ses pneus de marque moins cher sur internet. Il écoute sans cesse de la musique, enfin du bruit rythmé qu’on appelle aujourd’hui musique, surtout dans le métro, des fois qu’une rencontre fortuite, surgissant de nulle part, viendrait à perturber le cours morne de sa très petite vie.

Et puis, l’homme moderne aime s’exprimer, s’épancher publiquement et chercher auprès d’un inconnu l’impression d’être compris. Alors, il publie chaque jour sur son mur Facebook les photos des plats qu’il a commandé au restaurant, ses coups de gueule de larve frustrée, ses réactions à l’actualité, enfin celle que lui présente chaque soir BFM TV, et de temps à autres, des citations de livres qu’il n’a jamais lus, et il publie aussi, de temps à autre, ses merveilleuses réflexions philosophiques de comptoir et livre avec une fausse impudeur, ses états d’âme de pauvre chéri en pseudo souffrance. En vérité, il n’a rien à dire car il ne ressent rien. Son esprit comme son existence sont superficiels et sans envergure. Il ne sait pas choisir, n’arrive pas à décider. Il s’ennuie à mourir.

L’homme moderne, fragile et mollasson, a l’originalité d’un meuble Ikea et l’éclat d’un grille-pain. Ses soupirs sont plats, ses larmes ne sont pas salées, son regard est fuyant. Il cherche toujours à rire, à s’amuser, il patauge dans la boue humaine insouciante qui l’entoure mais il ignore tout de la joie. A contrario, quand il se sent mal dans sa peau, et comment pourrait-il en être autrement, il pleurniche timidement, essaie d’afficher une dignité très feinte, puis va s’inscrire à un séminaire de développement personnel. Ses émotions, timorées comme exubérantes, sont toutes factices et pasteurisées. Il n’y a pas de sève en lui.

Ni naïf ni cynique, il navigue à vue sur la petite mare d’eau saumâtre que forme la succession de ses jours et de ses nuits. Bien entendu, tout l’univers doit tourner autour de son nombril, de ses sentiments de pacotille qu’il croit si importants. Il s’idolâtre mais ne s’aime pas.

L’amour, le sang jaillissant, la passion fougueuse, l’honneur, la noblesse, le panache, l’instinct bestial, la nature authentique, la profondeur des ténèbres, la lumière aveuglante, le calme, le mystère, le frémissement, la paix, la brutalité, l’exploration, la curiosité, la douleur, la contemplation, la grâce ou l’horreur, tout cela nous est désormais interdit, tout cela, la modernité nous l’a rendu hors de portée…

Autrefois, un homme fort pouvait prendre son cheval et parcourir mille contrées, à la recherche d’une bonne fortune. Il pouvait s’embarquer sur un voilier et traverser les océans vers une terre lointaine et inconnue et y bâtir par son sang et sa sueur un nouveau royaume. Aujourd’hui il devra d’abord remplir les formulaire d’un dossier de demande de visa qu’il devra remettre au consulat en faisant attention à ne pas rouler trop vite pour ne pas se faire flasher par les radars automatiques et perdre le dernier point qu’il lui reste sur son permis de conduire !

L’homme moderne est un être brisé, faible, triste sans le savoir, fade, insignifiant, interchangeable, il est petit, son cœur est fatigué, son sang rose. Il vit une vie sous cellophane, dans l’attente, ou plutôt sans attendre une mort, plus médiocre et aseptisée encore que sa vie, qui l’enlèvera soudainement à ce monde sans qu’il n’ait eu le temps d’y vivre vraiment.

Quant à la femme moderne, et bien elle… que dire ? Elle mange et fait des selfies, et elle est ravie.

La modernité exerce sur notre vie la même action que l’absence d’oxygène sur le feu, elle l’éteint, sans combat, sans drame.


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6 commentaires sur “La modernité contre la grandeur

  • Sidler Lucien

    C’est étrange mais ce texte me dit quelque chose et je crois avoir vu ce discours mot pour mot dans un livre ou bien sur un site internet il y a bien des années.

  • ahmedmaghnia

    Le seul moyen de ne pas tomber dans le marasme de la vie moderne est l’Islam.Il n’y a aucune autre solution. En effet, l’Islam appelle ses fidèles à la modestie, à une vie humble dénuée de toute ostentation, à une vie de famille exemplaire, à faire le bien et à proscrire le mal et à donner à chaque chose sa juste mesure. De plus, l’Islam se démarque des autres religions par le fait qu’il considère, à juste titre d’ailleurs, cette vie ici-bas comme éphémère et que le vrai salut et la paix de l’âme se trouvent dans la vie éternelle, par l’adoration de Dieu Seul en prohibant toute idolâtrie et tout associationnisme quels qu’ils soient. Dieu dit : » La vie présente vous agrée-t-elle plus que l’au-delà ? – Or, la jouissance de la vie présente ne sera que peu de chose, comparée à l’au-delà ! »(Coran 9 : 38) » .Dieu dit dans un autre verset :  » Cette vie d’ici-bas n’est qu’amusement et jeu. La Demeure de l’au-delà est assurément la vraie vie. S’ils savaient !. »(Coran 29 : 64)

    Par ailleurs , un hadith du Prophète, bénédiction et paix de Dieu sur lui, affirme que cette vie ici-bas n’a que peu d’importance auprès de Dieu. D’après Sahl Ibn Sa’d (qu’Allah l’agrée), le Prophète (que la prière d’Allah et Son salut soient sur lui) a dit: « Si la vie d’ici-bas avait auprès d’Allah la valeur de l’aile d’un moustique alors Il n’aurait pas donné à boire à un mécréant une seule gorgée d’eau ».
    (Rapporté par Tirmidhi dans ses Sounan n°2320 qui l’a authentifié et il a également été authentifié par Cheikh Albani dans sa correction de Sounan Tirmidhi)

  • Sidler Lucien

    L’homme moderne que nous décrit Issa Hamad est un avorton sans existence propre ni identité culturelle une invention créée de toute pièce de celui qui se croit plus grand que son voisin de palier.

  • Muhammad

    Piètres créatures que nous sommes, dans un purgatoire, entourés de shayatines, en attente de l’ange de la mort. Qu’Allah nous vienne en aide…